🚣🏻 Lettre à ma mare
« À quoi ressemble le monde si les milieux, les lacs, les rivières, les forêts
deviennent des sujets au lieu d'être des choses, des objets ? »
Camille de Toledo
Poétique, intime, engagée et contemplative,
cette lettre évoque mon lien
avec ce lieu hydrographique, son passé, son présent et son avenir.
Ma chère Mare,
On m’a demandé d’écrire à un lieu hydrographique qui compte.
Alors naturellement, c’est vers toi que je me tourne, toi ma mare en forme de cœur, nichée en contrebas du bois .
Tu es arrivée pour canaliser une source mal placée, pour satisfaire une envie de pêche dominicale… Mais moi, je t’ai trouvée abandonnée. En sommeil. Et pourtant, toujours là.
Je me souviens de notre première rencontre il y a plus de 10 ans.
La notaire avait dit : “Ah oui, il paraît qu’il y a un plan d’eau ici.”
Il fallait marcher à travers les broussailles, écarter les ronces, et soudain, ton miroir est apparu.
Une eau vivante, encerclée de roseaux géants, oubliée sous les branches.
On a traversé ton petit pont englouti, atteint ton île, et là, j’ai entendu ton cœur battre faiblement.
C’était discret. Mais c’était là.
Et c’est ce jour-là que je t’ai promis quelque chose — sans le dire, juste en m’asseyant là, avec toi.
Depuis, je te veille.
Je t’ai aidée à franchir ce cap difficile de la trentaine, celui où tout peut basculer.
Tu étais à bout de souffle, engorgée de matière, asphyxiée par des plantations mal choisies et l’ombre trop dense des arbres.
Mais tu avais gardé ton mouvement.
Alors je t’ai redonné de l’eau, de la lumière, de l’espace.
Et tu m’as offert en retour plus que je n’aurais imaginé.
Des iris qui ourlent tes berges, des joncs comme des ponctuations.
Des libellules, des tritons, des couleuvres à collier ondulantes.
Des poules d’eau, des hérons qui s’élèvent comme des fantômes ailés.
Des canards qui s’ébrouent à l’aube, des carpes glissant dans l’ombre, des gardons en éclats d’argent sous la surface.
Des ragondins paisibles qui tracent des sillons doux dans ton miroir.
Des enfants qui rient depuis une barque.
Des lunes qui se reflètent.
Des silences à l’aube, rien que pour nous deux.
Tu es le cœur de ce lieu — en forme de cœur.
Tu es la raison pour laquelle je me suis installé ici.
Je t’écris pour te dire merci.
Et pour te faire une promesse : tant que je pourrai, je m’occuperai de toi.
Je nettoierai tes berges en été, je laisserai filer l’eau de pluie vers toi, je te protégerai du trop-plein et du trop-vide.
Ma seule peur, c’est qu’un jour, il n’y ait plus personne pour t’entendre battre.
Que tu t’éteignes à nouveau, doucement, dans l’oubli.
Alors je t’écris cette lettre comme un témoin.
Pour que reste quelque part la trace de ton existence nourricière, de ta force tranquille, de ton rôle de refuge, entre forêt et champ.
Tu n’es plus un ouvrage.
Tu es un être.
Et tant que ton eau bougera, ce lieu vivra.
Avec gratitude,
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